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Le président cubain Raul Castro à Paris - La caravane est passée

, par Maïté PINERO

Pour les Français amis de Cuba, leurs associations de solidarité, l’événement est considérable. Pour la première fois, un président de Cuba, en visite d’État, a été reçu à Paris avec tous les honneurs de la République. Une douzaine d’accords ont été signés pour resserrer les liens diplomatiques, économiques, culturels, scientifiques, entre les deux pays. Contrairement à ce qui s’était passé lors de la visite de François Hollande à La Havane en mai dernier, la caravane est venue et les chiens se sont tus. Même le Figaro, en général peu avare de qualificatifs s’agissant de Cuba, faisait le beau en nous annonçant diplomatiquement la visite du « président cubain » . Au point que « les quelques tristes chats en quête de notoriété qui miaulaient sur les toits de Paris » n’ont pas fait recette. Leur voix la plus célèbre, celle de l’écrivaine-que-vous-savez ne s’est guère faite entendre. Était-elle assignée à résidence ? En ces temps de lois d’exception et de lutte antiterroriste mieux valait faire oublier qu’elle avait appelé en un temps, depuis Paris, à « coller une bombe au dictateur », ce qui lui avait valu les remontrances de Régine Desforges qui nous tartinait alors de longues colonnes expliquant que Cuba n’était pas sa tasse de thé.

Le petit doigt d’Europe 1

Cette tonalité médiatique nouvelle ridiculisait les plumes chagrines et les esprits attardés. Cela nous aurait manqué quand même et, heureusement, il y en eut. En quête d’arguments, le pauvre journaliste du monde que-vous-savez en a été réduit aux dernières extrémités : la lecture de Granma, quotidien du parti communiste de Cuba. On voudrait le plaindre dans cette douloureuse épreuve mais la réjouissante actualité cubaine nous prive de l’ennui qu’il y a à enfiler les perles et coquilles du Monde. Comme l’anticommunisme fait partie de son folklore, notre intérêt s’est émoussé depuis longtemps.

En matière de désinformation, Europe 1 a remporté le pompon en présentant la visite comme « destinée à tourner la page d’un communisme révolutionnaire ». Ce sensationnel démenti à toutes les déclarations de tous les responsables cubains émane « d’un anonyme » de l’ambassade de Cuba à Paris. Mon anonyme a moi me dit que celui d’Europe n’est autre que son petit doigt.

Autre repère journalistique de la radio, le bout de son nez pour éviter de voir plus loin qu’une « visite très business. » Europe 1 avait besoin du mot anglais après avoir sans doute usé et abusé du Larousse et du Robert au détriment d’autres visiteurs : ceux qui achètent armes, Mirages et Rafales, hôtels particuliers et fleurons de notre industrie, qui en profitent pour envoyer leur famille et leur harem soigner leurs bobos dans nos hôpitaux publics en y laissant la note, confisquent une plage pour leur usage privé tout en exigeant que la policière de service soit envoyée ailleurs.

La presse en général a donc mis l’accent sur l’intérêt mutuel des deux pays. Cuba, toujours en lutte contre le blocus des États-Unis, a besoin d’attirer des capitaux étrangers pour développer son économie, elle souhaite une diversification de ses relations commerciales pour ne pas dépendre d’une seule. Enfin la normalisation de ses rapports avec l’Europe ferait aussi levier pour obliger les États-Unis à lever la totalité du blocus. Or, la France a pris la tête des négociations en cours – qui devrait aboutir dans les six mois- comme le démontre son rôle dans l’accord signé entre la Havane et le Club de Paris pour régler le problème de la dette cubaine. Pour Paris, Cuba représente « la porte d’entrée des Caraïbes », une carte de visite pour s’implanter en Amérique latine.

La partie diplomatique qui vient de se jouer ces derniers jours à Paris entérine la victoire d’une révolution. Ce pays devenu soudainement si important dans les calculs géopolitiques de la France, pour ses ambitions économiques, son influence, est une île de 11 millions d’habitants. Ses richesses principales ne se comptent pas en réserves minières, en pétrole, en en or ou en pierres précieuses. De quelque point de vue que l’on se place, l’île du crocodile vert n’est pas ce que les puissants nomment une puissance. Pour cette raison et interdit étasunien oblige, elle était même jusqu’ici infréquentable.

Au temps de la période spéciale des années 90, en butte au blocus, à la position commune de l’Europe, d’immenses affiches recouvraient les murs de La Havane. Elles représentaient l’océan -« qui ne déteint pas »-, le soleil -« qui ne s’éteint pas »- , des enfants sur le chemin de l’école - « on ne reculera pas »- et enfin une manifestation du « peuple entier » - « cela ne se vaincra pas »). Ces affiches auraient sans doute arraché un sourire de dérision à nos gouvernants, très occupés alors à sabler le champagne en condamnant la soi disant dictature, l’enfer des droits de l’homme. Leur empressement aujourd’hui à liquider leurs arriérés de politesse, leurs voyages précipités dans l’île depuis que les premières mesures Obama leur en ont donné la permission tout en ouvrant le champ à la concurrence, soulignent la prouesse cubaine.

Lettres de créance

Cuba démontre qu’il y a d’autres puissances que celles de la force et de l’argent. L’unité, la rébellion et la détermination d’un peuple, ses efforts conjugués contre les agressions, le mensonge, toutes les adversités, sont capables de s’imposer et de changer les règles du jeu. Sur nos Champs-Élysées, pavoisés du drapeau de l’étoile solitaire pour saluer le guérillero aujourd’hui président, c’est le peuple cubain qui était à l’honneur.

Ni les États-Unis obligés de reconnaître l’échec du blocus, ni l’Europe qui bafoue chaque jour les Droits de l’homme tout en se présentant comme héraut des Droits de l’homme n’ont rien obtenu de leurs exigences d’autrefois. Cuba s’ouvre mais sans rien céder sur l’essentiel : le droit de choisir son système politique, ses gouvernants, ses propres lois. Des relations oui et avec 193 pays mais seulement d’égal à égal. L’économie se diversifie mais rien n’est à vendre et la propriété collective demeure. La santé, l’éducation, la culture, pivots de la révolution, sont réaffirmés comme prioritaires et pour l’essentiel quasiment services publics.

Cuba change dans le but d’actualiser le socialisme pour le rendre prospère et durable. L’entreprise est pleine d’embûches, les interrogations sont légion mais les dirigeants Cubains n’en font pas mystère et convoquent au contraire leur peuple pour en débattre. Ils ont en tête l’échec de la perestroïka, ne veulent imiter personne même pas la Chine ou le Vietnam et surtout pas les Européens en perte de lumières. Leur voie reconnaissent-ils sera difficile mais Lezama Lima le disait « seules les choses difficiles sont intéressantes ».

Si nos gouvernants battent en retraite, ravalent les déclarations et exigences d’autrefois, si le pape lui même se rend dans ce pays si peu catholique, c’est que tous sont bien obligés de reconnaître le prestige de l’île, l’autorité qu’elle a acquise. Devant l’ONU qui salue ses résultats (indice de développement humain, taux d’alphabétisation et pourcentage du PIB consacré à l’éducation, à la culture, indice de mortalité infantile, participation à la lutte contre Ebola), devant le monde entier, Cuba fait la différence. Elle parle « de puissance à puissance » mais ses lettres de créance ne sont rien d’autre que la feuille de route de sa révolution : conquêtes sociales, résistance à l’agression impérialiste sur son territoire, aide apportée à tous les peuples en lutte comme en Angola - et qui, selon Nelson Mandela fut déterminante pour vaincre l’apartheid - solidarité à tous ceux en souffrance lors des catastrophes naturelles, création de l’intégration latino- américaine pour en finir avec l’hégémonie étasunienne, lutte pour la paix comme en témoigne son rôle dans les négociations entre la guérilla des FARC et le gouvernement colombien.

La caravane est passée et à Paris, presque et pour le moment, les clameurs se sont tues. Sa route continue et notre solidarité l’accompagne.

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