Amérique centrale. Ni morts ni vivants, les disparus du Mexique

, par Cathy Dos Santos

Mis en ligne par Michaële LAFONTANT (CN/PCF)

Amérique centrale. Ni morts ni vivants, les disparus du Mexique

En dépit des menaces et d’une indifférence quasi institutionnalisée, les familles des 34 000 victimes de disparitions forcées sont parvenues à faire adopter une loi qui reconnaît enfin ce délit. Mais la militarisation du pays risque de compromettre cette timide avancée.

Orizaba est présenté comme un village magique de l’État de Veracruz, au Mexique, pour la beauté de ses paysages. Mais pour Araceli Salcedo, il a tout de l’enfer depuis ce fatidique 7 septembre 2012 où sa fille, Fernanda Rubi, est sortie du foyer familial et n’est plus revenue. Cinq ans plus tôt, le 19 décembre 2008, à des milliers de kilomètres de là, « Dan a disparu de la main de militaires » véreux qui ont rejoint le crime organisé qui gangrène l’État de Coahuila, frontalier des États-Unis, rappelle sa sœur Grace Fernandez. Les deux femmes n’ont de cesse de rechercher leurs parents dans un Mexique ravagé par la violence. Depuis 2006, près de 34 000 personnes sont officiellement portées disparues. Après deux ans de pressions, les familles des victimes ont arraché en octobre 2017 une loi reconnaissant enfin le drame des disparitions. Une victoire, certes, mais menacée par la militarisation du pays au nom d’une prétendue guerre contre les mafias qui pullulent

Araceli Salcedo et Grace Fernandez arborent toujours avec elles le portrait de leurs êtres chers. Comme près de 34 000 autres familles mexicaines, elles veulent savoir où sont leurs disparus, malgré le silence, le mépris et les menaces. Lorsque Araceli Salcedo s’est inquiétée de la disparition de sa fille, la police n’a pas voulu recevoir sa plainte au prétexte que Fernanda Rubi « était certainement en train de faire la fête en compagnie d’un garçon. On m’a dit d’attendre soixante-douze heures. Mais il faut moins de temps que cela pour extraire du Mexique une personne, comme c’est le cas des femmes victimes de traite humaine. L’indolence des autorités a été insupportable », confie-t-elle. Pour Grace Fernandez, la chose a été encore plus compliquée en raison de l’implication de militaires dans l’enlèvement de son frère, qui, « à part voter, n’a jamais fait de politique ». Il a été séquestré dans le Coahuila, cet État devenu une « zone rouge » à la fin des années 2000, pris en étau dans la guerre que se sont livrée le cartel du Golfe et son ex-bras armé, les Zetas, pour contrôler la narcofrontière. Des militaires n’ont pas hésité à retourner leur veste, assoiffés par l’appât du gain.

En 2006, le président Felipe Calderon a engagé son gouvernement dans une stratégie belliciste qui, douze ans plus tard, est une tragédie nationale. La prétendue guerre totale contre les cartels s’est soldée par une atomisation du crime organisé, qui a prospéré grâce à la complicité des pouvoirs politiques, policiers, et militaires. Officiellement, 200 000 personnes ont été tuées, dont la majorité sont des civils, victimes d’un conflit qui ne dit pas son nom. « La rente du crime est désormais plus importante que la rente pétrolière. L’impunité et l’ingouvernabilité sont totales, elles se mesurent au nombre des disparitions forcées qui viennent alimenter la traite des personnes, l’adoption illégale ou encore le vol d’organes », soutient Grace Fernandez.

Stratégie de la terreur psychologique

Les deux femmes se sont connues au sein du Mouvement pour nos disparus, qui regroupe 52 comités locaux et plus d’une trentaine d’ONG engagés contre les disparitions forcées. « Encore aujourd’hui, on cherche par tous les moyens à dissuader les familles de porter de plainte », affirme la jeune femme, les familles craignant pour leur propre sécurité du fait de l’éventuelle implication de caciques politiques et/ou de capos. « En lieu et place d’aides, les autorités adoptent la stratégie de la terreur psychologique », ajoute-t-elle. Cette politique de l’intimidation sert par là même à dégonfler les chiffres officiels, déjà effarants pour un pays qui n’est pas officiellement en guerre. « Sur six personnes qui disparaissent, seule une plainte est déposée », affirme Araceli ­Salcedo, qui précise que dans le seul État de ­Veracruz, où elle réside, 23 000 plaintes avaient été enregistrées en 2013. Selon plusieurs organismes de défense des droits de l’homme, les disparitions forcées pourraient être autrement plus conséquentes, certains avançant le nombre de 180 000 depuis 2006. Jusqu’il y a peu, les familles de victimes se sont heurtées à une montagne d’indifférence au point que le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a sommé l’État mexicain de prendre des dispositions pour endiguer le fléau des disparitions.

Mettre un nom sur un délit

Après deux ans de pressions, de manifestations et d’interpellations des pouvoirs publics, le Mouvement pour nos disparus et d’autres collectifs citoyens sont parvenus à leurs fins. La Chambre des députés a en effet adopté en octobre 2017 une loi sur les disparitions forcées (lire encadré). « C’est une grande victoire pour la société civile et pour les familles. Il s’agit de mettre un nom sur ce délit et de venir en aide aux familles qui jusqu’à présent cherchaient seules leurs proches », explique Grace Fernandez. « On ne demande pas une faveur aux autorités, on leur demande de faire leur travail, d’assurer la sécurité des citoyens et de nous aider dans nos recherches. L’État mexicain est un État en faillite qui a engendré pauvreté et terreur, il se doit d’apporter des réponses », rajoute Araceli Salcedo.

Reste encore à connaître dans la durée le montant des budgets dégagés au niveau fédéral et des États afin de mener à bien les investigations, par exemple la localisation des trop nombreuses fosses communes qui ont essaimé, les excavations et les analyses ADN des dépouilles qui y seront retrouvées. L’autre faille, et non des moindres, est l’adoption en décembre 2017 de la loi dite de sécurité intérieure. Présentée comme « une nécessité impérieuse » par le président Enrique Peña Nieto, elle offre désormais un cadre légal à l’armée dans les actions de la sécurité publique, officialisant ainsi la militarisation initiée par son prédécesseur, Felipe Calderon.

Cette loi contestée par la majorité des organisations sociales mexicaines, qui ont déposé des recours auprès de la Cour suprême de justice, a été également critiquée par les organismes des droits de l’homme de l’ONU, qui demandent à l’exécutif de revoir sa copie après douze ans de militarisation qui s’est soldée par un flot continu de tortures, de féminicides, de crimes, et près de 300 000 déplacements forcés… « Cette loi est illogique sauf à vouloir faire taire les voix citoyennes qui sont en désaccord avec la politique menée », précise Araceli Salcedo, qui rappelle qu’elle a été votée alors même que des élections présidentielle et législatives auront lieu en juillet. L’insécurité mais surtout le déploiement sécuritaire constituent également un juteux négoce, au point qu’au Mexique, on parle de crime autorisé, pourvu qu’il rapporte…

Cathy Dos Santos

Journaliste à la rubrique Monde
MARDI, 13 FÉVRIER, 2018
L’HUMANITÉ